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CONAKRY- Depuis plusieurs semaines, des fissures apparues dans certains quartiers de Conakry, notamment à Nongo et Lambanyi, suscitent inquiétudes et interrogations au sein des populations. Face à cette situation, Africaguinee.com a rencontré lundi 15 juin 2026, le Dr Moussa Keïta, chef du département Géologie-Environnement au Centre de Recherche Maritime et Côtier de Guinée (CREMAC). Dans cet entretien, le spécialiste revient en détail sur les causes possibles de ces phénomènes, les risques encourus par les populations et les mesures urgentes à envisager.
AFRICAGUINEE.COM: Ces derniers temps, plusieurs fissures sont apparues dans certaines zones de Conakry, notamment à Nongo et Lambanyi. Selon vous, qu’est-ce qui explique ce phénomène ?
DR MOUSSA KEÏTA: Il faut d’abord préciser que les phénomènes de fissuration des terrains ne sont pas propres à la Guinée. Ce sont des phénomènes observés partout dans le monde et qui préoccupent régulièrement les spécialistes des sciences de la Terre. Dans le langage scientifique, nous parlons de phénomènes de fracturation ou défaillance des terrains. Ces fissures peuvent avoir des origines très diverses. Certaines sont liées aux phénomènes naturels, notamment climatiques, tandis que d’autres peuvent être provoquées ou aggravées par les activités humaines. Parmi les causes naturelles, il y a d’abord le comportement des sols argileux. L’argile est un matériau qui possède la particularité d’absorber une grande quantité d’eau pendant la saison des pluies. Lorsqu’elle absorbe cette eau, elle gonfle et augmente considérablement de volume. En revanche, pendant la saison sèche, l’eau s’évapore progressivement et l’argile se rétracte. Cette alternance répétée de gonflement et de contraction exerce des contraintes importantes sur le sol et finit par provoquer des fissures visibles à la surface. On observe également ce phénomène dans certaines régions du monde soumises aux cycles de gel et de dégel. Lorsque l’eau gèle dans les pores du sol, elle augmente de volume. Lorsqu’elle dégèle, elle se contracte. Cette succession de dilatations et de contractions crée des ruptures dans les terrains. Une autre explication possible est liée aux phénomènes karstiques. Dans les zones où les sous-sols contiennent des roches calcaires, du gypse ou des couches salines, les eaux de pluie peuvent progressivement dissoudre ces matériaux. Avec le temps, des galeries souterraines et des cavités se forment. Lorsque ces cavités deviennent trop importantes, le poids des terrains situés au-dessus finit par provoquer des effondrements localisés qui se traduisent en surface par l’apparition de fissures. Il existe aussi des facteurs biologiques. De grands arbres peuvent, par exemple, absorber d’importantes quantités d’eau à travers leurs racines profondes. Cette extraction continue de l’humidité du sol peut entraîner son assèchement et favoriser la formation de fissures. Enfin, les mouvements géologiques locaux, les micro-séismes ou encore certains réajustements naturels du sous-sol peuvent également contribuer à l’apparition de ces phénomènes.
Les activités humaines peuvent-elles également être responsables de ces fissures ?
Absolument. Les activités humaines jouent parfois un rôle très important dans l’apparition ou l’aggravation des fissures.Lorsqu’une zone est remblayée, par exemple pour des travaux routiers ou des aménagements urbains, il est indispensable que le tassement du terrain soit correctement réalisé. Si ce tassement n’est pas homogène, certaines parties du sol s’enfoncent plus rapidement que d’autres. Cela crée des tensions internes qui peuvent déboucher sur l’apparition de fissures.Le passage répété d’engins lourds, la construction d’immeubles importants ou encore une urbanisation mal maîtrisée peuvent également fragiliser certains terrains. C’est pourquoi chaque cas doit être étudié individuellement. Concernant Nongo et Lambanyi, il serait scientifiquement imprudent de désigner une cause unique sans étude approfondie. Seules des investigations géologiques et géophysiques sérieuses permettront d’identifier avec précision l’origine du problème.
Certains habitants accusent la multiplication des forages. Cette hypothèse est-elle crédible ?
Oui, cette hypothèse mérite d’être prise au sérieux. Aujourd’hui, dans plusieurs quartiers de Conakry, presque chaque concession dispose de son propre forage. Cette situation entraîne une exploitation intensive des nappes souterraines. Lorsque l’eau est pompée de manière excessive, le niveau de la nappe phréatique baisse progressivement. Or, dans de nombreux cas, cette eau est associée à des couches argileuses qui maintiennent un certain équilibre mécanique dans le sous-sol.Lorsque ces couches perdent leur humidité, elles se contractent. Avec le temps, cette contraction peut entraîner des mouvements du terrain et favoriser l’apparition de fissures. Cela ne signifie pas que les forages sont automatiquement responsables, mais ils peuvent constituer un facteur aggravant dans certaines situations.
Existe-t-il un danger réel pour les populations qui vivent dans ces zones ?
Oui, il existe forcément un risque lorsqu’on observe l’apparition progressive de fissures dans une zone habitée. Cependant, nous devons rester prudents. Aujourd’hui, nous ne disposons pas encore de données scientifiques suffisantes pour déterminer précisément le niveau de dangerosité du phénomène à Nongo et Lambanyi. Les fissures peuvent rester stables pendant plusieurs années sans provoquer de dommages majeurs. Mais elles peuvent également annoncer des évolutions plus importantes du terrain. C’est précisément pour cette raison qu’il est indispensable de conduire rapidement des études approfondies. Tant que les causes réelles ne sont pas identifiées, il est difficile de proposer des solutions définitives.
Des études avaient-elles déjà été réalisées dans ces zones ?
À ma connaissance, certaines missions de terrain avaient été effectuées par le passé, notamment à proximité du stade de Nongo où des inquiétudes avaient déjà été exprimées concernant des fissurations observées sur certains sites. Cependant, je ne dispose pas de rapports officiels permettant de tirer des conclusions scientifiques fiables. Il est possible que d’autres institutions ou centres de recherche aient travaillé sur ces questions. Aujourd’hui, ce dont nous avons besoin, c’est d’un véritable projet scientifique multidisciplinaire permettant de collecter des données précises et d’apporter des réponses claires.
Quelles mesures devraient être prises immédiatement ?
La première mesure consiste à renforcer la surveillance des zones concernées. Ensuite, dans les secteurs où les fissures sont particulièrement importantes ou évolutives, il pourrait être nécessaire de suspendre temporairement certaines constructions en attendant les résultats des études. Si les investigations démontrent un risque élevé, des mesures plus strictes pourraient être envisagées, y compris le déplacement préventif de certaines populations. Mais encore une fois, ces décisions doivent être fondées sur des données scientifiques solides.
La Guinée dispose-t-elle de moyens suffisants pour surveiller les risques géologiques ?
Malheureusement, nos capacités restent encore limitées. La Guinée possède pourtant l’un des plus vastes plateaux continentaux de l’Afrique de l’Ouest et se situe dans une région influencée par les grands phénomènes tectoniques de l’océan Atlantique. Normalement, nous devrions disposer de plusieurs stations modernes de surveillance sismique réparties sur le littoral ainsi qu’à l’intérieur du pays. Ces équipements permettraient de détecter rapidement les mouvements du sous-sol et d’alerter les populations en cas de risque. Aujourd’hui, il est nécessaire d’investir davantage dans ce domaine stratégique.
La Guinée est-elle réellement exposée aux risques sismiques ?
Oui. La Guinée est exposée à des risques sismiques qu’il ne faut pas sous-estimer. La façade maritime guinéenne est traversée par plusieurs systèmes de failles géologiques qui entretiennent des relations avec les structures tectoniques présentes dans l’océan Atlantique. Des archives historiques montrent d’ailleurs que plusieurs secousses sismiques ont été enregistrées dans notre pays depuis le XIXe siècle. Cela ne signifie pas que nous devons céder à la panique, mais simplement reconnaître que le risque existe et qu’il doit être pris en compte dans les politiques publiques d’aménagement du territoire.
Nous avons constaté, il y a quelques jours, à Mamou également, que la terre a légèrement tremblé. Qu’est-ce qui peut expliquer ce phénomène ?
Comme je le disais, il existe des failles qui partent de l’océan, c’est-à-dire de la côte, et qui se prolongent vers l’intérieur des terres. Ces failles peuvent être à l’origine de ces secousses. Lorsqu’elles reçoivent des contraintes ou des mouvements provenant de la mer, elles peuvent transmettre ces vibrations tout au long de leur trajectoire. Cela peut donc constituer une explication. Mais il peut aussi s’agir d’un phénomène local, comme je viens de l’expliquer. Par exemple, un effondrement ou un réajustement structurel peut se produire quelque part. Lorsqu’un tel événement survient, il peut provoquer des tremblements de terre, mais ceux-ci restent généralement limités à une zone précise. Le phénomène est alors circonscrit à une région, un quartier ou une ville et ne se propage pas au-delà.
Cela ne va-t-il pas provoquer de dégâts ?
Si, cela peut en provoquer. Toutefois, les dégâts restent généralement limités et ne se produisent pas à grande échelle. En revanche, ce sont les tremblements de terre d’origine crustale et mantellique qui peuvent réellement provoquer d’importants dégâts et causer de véritables ravages.
Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités et aux citoyens ?
Aux populations vivant dans les zones concernées, j’invite à la vigilance. Les fissures continuent d’apparaître, ce qui montre que le phénomène est toujours actif. Il faut donc signaler toute évolution inhabituelle aux autorités compétentes.Aux autorités, je lance un appel pour qu’elles financent rapidement une étude scientifique approfondie sur les quartiers de Nongo et Lambanyi. Cette étude permettra d’identifier précisément les causes du phénomène, d’évaluer les risques réels et de proposer les solutions adaptées.C’est seulement à travers une démarche scientifique rigoureuse que nous pourrons protéger efficacement les populations et prévenir d’éventuels dommages futurs.
Interview réalisée par Mamadou Yaya Bah
Pour Africaguinee.com
Créé le 16 juin 2026 14:10
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